Tout d'abord, il est bon de savoir que Nicolas Sarkozy pousse pour que tous les pays arabes aient accès au nucléaire civil :

Nicolas Sarkozy a réaffirmé dans la nuit de mercredi à jeudi en Libye que les pays en développement devaient pouvoir accéder à l'énergie nucléaire civile s'ils respectent les règles internationales.

Considérer que le monde arabe "n'est pas assez raisonnable pour utiliser le nucléaire civil" risque d'entraîner à terme "une guerre des civilisations", estime de façon plus générale le président français.
[...]
"Le nucléaire c'est l'énergie du futur", ajoute-t-il. "Si on ne donne pas l'énergie du futur aux pays du sud de la Méditerranée, comment ils vont se développer ? Et s'ils ne se développent pas, comment on va lutter contre le terrorisme et le fanatisme ?"

Sarkozy plaide pour l'accès des pays arabes au nucléaire civil (Reuters, 26/07/2007)

Voici un très bon article de Corinne Lepage[1] au sujet de la politique nucléaire de Sarkozy vis-à-vis de la Libye et des autres pays arabes :


Sarkozy et le mirage industriel

La vente d’un réacteur nucléaire à la Lybie, même s’il est destiné à alimenter une centrale de désalinisation de l’eau de mer, pose une série de questions extrêmement sérieuses et délicates.

Tout d’abord, la France peut-elle et doit-elle une nouvelle fois porter la responsabilité, dans un seul but commercial, de disséminer la technologie nucléaire à des pays dont le moins que l’on puisse dire est que l’histoire ne plaide pas en leur faveur ?

Rappelons pour mémoire que nous sommes à l’origine des difficultés que l’humanité tout entière rencontre aujourd’hui avec l’Iran, puisque c’est la France qui avait vendu au chah d’Iran non seulement des réacteurs nucléaires civils mais également une participation au sein d’Eurodif pour disposer d’uranium enrichi. Les années 1980, qui ont eu des conséquences particulièrement sanglantes en France, ont illustré, grandeur nature, l’irresponsabilité de ce choix, laquelle se traduit aujourd’hui dans le chantage nucléaire qu’exerce l’Iran sur le monde dans son ensemble. Il est du reste assez surprenant que, lorsque la France prétend jouer un rôle dans une négociation avec l’Iran sur le contrôle du nucléaire, son attitude passée ne lui soit pas opposée par tous ceux qui subissent les conséquences de ce choix initial.

Mais l’Iran ne nous a pas suffi puisque nous avons récidivé avec l’Irak ; les deux poignées de main de Jacques Chirac à Saddam Hussein en 1976, la construction d’Osirak et la sulfureuse association d’amitié franco-irakienne sont encore dans toutes les mémoires. Et, par décence, nous passons sous silence les pots-de-vin et la mise en cause de personnalités françaises dans les grenouillages politico-économiques du régime irakien. Mais quel serait l’état du monde si Saddam Hussein avait pu disposer d’Osirak et, en sens contraire, quel aurait été le poids de l’Irak si ce pays n’avait pas disposé, grâce à la France, de technologie nucléaire, domaine dans lequel il faut arrêter de penser que le passage du nucléaire civil au nucléaire militaire se heurte à des obstacles infranchissables. L’histoire nous a d’ailleurs montré qu’ils ont été par deux fois franchis et peut-être davantage.


Centrale nucléaire d'Osirak (Irak)

Dans ces conditions, est-il vraiment raisonnable de récidiver et de vendre à un pays aussi peu sûr que la Libye un réacteur nucléaire, même civil ? Est-il vraiment démocratique qu’une décision d’une telle importance, pour notre pays et pour le monde soit prise par le président de la République seul, sans même que le Parlement puisse délibérer sur un sujet aussi majeur !

En second lieu, l’utilisation de la technologie du nucléaire civil comme solution pour les pays en développement est-elle raisonnable ?

Trois raisons en font sérieusement douter :

- Les réserves en uranium que recèle la planète ne permettent en aucune manière de développer massivement le nucléaire. C’est une solution non durable et qui va très vite faire peser sur les réserves une pression considérable à même de changer l’équation financière du système.

- Ensuite, la technologie nucléaire exige un niveau de sécurité et de formation du personnel considérable. Comment s’assurer que ce niveau pourra être atteint et que l’humanité ne s’expose pas ainsi à des Tchernobyl en puissance ?

- Enfin, et surtout, le développement de la technologie nucléaire constitue un risque géostratégique et terroriste majeur. Outre le chantage nucléaire auquel nous nous exposons tous et qui existe déjà du fait de l’Iran, de la Corée du Nord, peut-être du Pakistan, demain de la Libye ou d’autres pays, le risque de dissémination des déchets nucléaires, de trafic de matériaux fissiles permettant la fabrication massive de bombes sales constitue des menaces supplémentaires dont le monde déjà particulièrement dangereux dans lequel nous vivons n’a vraiment pas besoin.

On peut comprendre que la France souhaite exporter sa technologie, pour renforcer ses entreprises leaders et assurer l’emploi de ses salariés. Mais, on ne peut que regretter que les choix qui sont faits et continuent à être faits favorisent les secteurs industriels du XXe siècle et sacrifient ceux du XXIe.

Demain, lorsque chacun aura compris enfin que le nucléaire n’est pas une solution durable et que le solaire, l’énergie des marées, la biomasse auront connu les développements auxquels ils sont appelés, il est fort à craindre que l’industrie française soit la grande perdante.

Ainsi aurions-nous opté pour un mirage industriel, en faveur des risques politiques les plus considérables que l’humanité puisse courir !

Corinne Lepage

AgoraVox (27/07/2007)