Voici un très bel article rédigé par une américano-iranienne, vivant aux USA, qui est revenue passer quelques temps en Iran. Elle compare les deux sociétés et surtout pose une question de fond : quelle société voulons nous ?

Elle a ainsi tendance à penser que malgré tous les maux dont souffrent les iraniens, ils ne sont peut être pas si malheureux que cela si on les compare aux américains. Quelque part, l'Iran est plus doux à vivre que les USA. Quid de la France ?


La chaleur humaine de mon pays

Hier, je me promenais dans le parc Shahrara en début d’après-midi quand j’ai vu un homme qui transportait des bottes de sabzi khordan (herbes aromatiques et crudités). Les après-midi d’été, ce sont des denrées difficiles à trouver, à moins d’être un lève-tôt. “Monsieur, où avez-vous trouvé ces sabzi ? — Je les ai achetés ce matin chez le vendeur de fruits et légumes de l’autre côté de la rue, je les ai mis au frigo à mon travail et, maintenant, je les rapporte chez moi. Prenez-en donc la moitié”, m’a-t-il répondu. Moi, une Iranienne des Etats-Unis, j’étais sous le choc. Quelqu’un m’offrait la moitié de ce qu’il possédait. J’ai aussitôt répliqué : “Non merci, monsieur, je vais en trouver moi-même, merci beaucoup.” Mais il a insisté. “Je vous en prie, prenez-en la moitié, vous aussi, vous avez travaillé toute la journée, non ? Prenez la moitié des miens.” Ce que je n’ai pas fait, bien sûr, croyant pouvoir m’en procurer par moi-même. Dans mon américanité, je ne pouvais imaginer accepter un tel don d’autrui. Je suis en Iran depuis plus d’un mois. Partout, jeunes et vieux, riches et pauvres me disent à quel point l’Iran d’après la révolution et d’après la guerre est devenu horrible. “Il n’y a plus de sécurité dans les rues.” Ils se plaignent constamment du gouvernement, du président Ahmadinejad, de l’atmosphère polluée de Téhéran, de la hausse du prix de l’essence, du métro bondé, du manque d’espoir pour les jeunes. Je ne peux qu’être d’accord, je ne peux que sympathiser avec les gens qui vivent ici – ces personnes qui ont peur que leurs enfants ne puissent jamais entrer à l’université, qui savent qu’elles ne peuvent s’offrir un logement à Téhéran. C’est mon côté américain, ce côté qui comprend ce que c’est que d’avoir peur de ne jamais voir se réaliser l’avenir que l’on souhaite. Mais, d’un autre côté, je pense aussi que Téhéran ressemble de plus en plus à n’importe quelle autre mégapole de planète. La hausse de l’essence, du prix des études, la mauvaise qualité des transports publics, un immobilier hors de prix, le crétin que les Américains ont élu président. Aux Etats-Unis, même les gosses aisés s’inquiètent. La vie à Los Angeles, à New York, à Boston et à San Francisco est aujourd’hui si chère que même les enfants de la classe moyenne supérieure ne peuvent se permettre de se payer un logement et d’aller à l’université.

Le vendeur de fruits et légumes est là pour m’aider

La politique intérieure et extérieure des Etats-Unis constitue un autre de nos soucis. Nous savons que, contrairement à nos parents, nous vivons à une époque où le gouvernement américain se sert de la même technologie qui nous a donné les téléphones portables et le courrier électronique pour nous avoir à l’œil. Nos téléphones sont sur écoute, nos e-mails épiés, nos activités politiques surveillées. En d’autres termes, Big Brother nous regarde, c’est incontestable. Mes amis arabes, iraniens et d’Asie du Sud n’osent plus rien faire, de peur d’être accusés de terrorisme. Nous vivons dans une société de la peur : peur de ne pas avoir les moyens de nous offrir la vie que nous voulons, et peur de ne pas en avoir la liberté, même si on a l’argent nécessaire. Malgré tout, nous continuons à passer de bons moments. Tous les dimanches, je vais bronzer à la plage, je fais du vélo, aucun gouvernement ne m’interdit d’exhiber mon épiderme. Quand nous voulons nous défouler, nous allons en boîte pour y danser toute la nuit. Et, par-dessus tout, il est généralement admis que ma vie sexuelle ne regarde que moi. Or, selon moi, ce n’est pas ça, la liberté. En fait, c’est ce que Big Brother utilise pour détourner mon attention, afin que j’oublie justement à quel point je ne suis pas libre. Est-ce vraiment si différent de Téhéran ? Vous, les Iraniens, quand êtes-vous sortis à la plage ou en montagne pour la dernière fois ? Quand vous êtes-vous rendus à une mehmouni (fête) ou un aroosi (mariage), où l’ambiance est souvent plus délirante que dans la plupart des boîtes de nuit américaines ? Je suis sûre que c’était il n’y a pas si longtemps. La vie à Téhéran ressemble désormais tellement à la vie aux Etats-Unis que c’en est troublant. Et tout ça grâce à la mondialisation… Mais, quelque part, l’Iran reste différent. A mes yeux, en dépit de toutes les similitudes, l’Iran, c’est mieux. C’est mieux à cause de cet homme qui m’a offert ses sabzi au coin de la rue. Mieux parce que, chaque semaine, je suis bombardée d’appels de ma famille et de mes amis, qui veulent juste savoir si je vais bien. Mieux parce que tous les soirs, si je le veux, je peux passer du temps avec qui je veux, ce qui, aux Etats-Unis, ne m’arrive au mieux qu’une fois par semaine. Mieux parce que si, étant une femme seule peu douée sur le plan technologique, mon téléphone tombe en panne ou ma serrure est coincée, le vendeur de fruits et légumes au bout de la rue est là pour m’aider. La vie est dure, mais elle est adoucie par ces relations, des relations qui n’existent pas en Amérique. Nous autres, Iraniens des Etats-Unis, avons appris à nous adapter à la vie américaine, une vie solitaire.

Nina Farnia
Tehran Avenue